CE QU’IL Y A DE SPÉCIAL AVEC JURASSIC PARK

Fiction, sur le thème «soudaineté», par Z0D

Je prends une brosse à dents pour enfant pour me laver entre les orteils. Y a rien de fétiche dans ce que je viens de dire. Ni envers les pieds, ni envers les enfants, donc, en suivant cette logique, rien non plus envers les pieds d’enfant. J’ai dû expliquer ça à quelques demoiselles dans ma vie, mais cette fois-ci c’est un peu spécial. Tu dois t’en douter.

Je me suis dit que tu comprendrais si jamais j’avais à réutiliser cette phrase. Comme un film d’espion où deux personnes, dans un café Parisien et qui auraient l’air moins louche si ce n’était pas jouer comme dans un film d’espions, s’échangeraient leurs valises après que chacun ait dit sa phrase codée.

« La saison du citron sera pénible cette année. »

« Je prends une brosse à dents pour enfant pour me laver entre les orteils »

Zoooup! Accordéon et on continue.

C’est parce que les brosses à dents pour enfant ont le fil plus doux. Une brosse à dents pour prothèse couvre plus de surface, mais tu pourrais aussi t’en servir sur ton bol une fois que t’as fini ta soupe à l’oignon gratinée. Pis une brosse à dents électrique, proche de l’eau courante, dans le bain? Des plans pour que Denis Lévesque trouve ça dommage de pas pouvoir m’interviewer après avoir essayé. C’est sûr, il m’aurait probablement manqué une maladie mentale et une perversion sexuelle quelconque pour avoir l’honneur de me ramasser dans sa pile de cas intéressants, mais passons. Tu sais déjà tout ça.

Non, y a pu grand surprise entre nous deux. Tu sais que ça me dérange pas de payer pour aller à la Ronde pour UNE montagne russe pis après je suis correct pour un an. Tu sais aussi que j’aime le gâteau fromage à la crème avec du coulis de fraises, mais que du fromage à la crème ou des fraises tout seul, meh. Au Cora, t’avais essayé avec un bagel, du Philadelphia et de la confiture aux fraises pis je t’avais dit de laisser ça aux professionnels. T’avais fait une scène en parlant juste assez fort pour que ça quitte la bulle de notre table, mais juste assez pas fort pour que les clients et le personnel restent dans la zone inconfortable de se dire: « Est-ce que je me plains? Est-ce que j’interviens? » Tu m’avais fait une fausse scène, live dans un restaurant déjeuner pour me faire rire. Ce don qui est le tien d’être précisément dans cette zone-là, 2-3 fois par année, pour mon bon plaisir.

Ma petite comédienne. On avait fait l’amour avant d’aller manger et on l’a refait après.

Plus trop de surprise chez toi non plus. Fallait que je quitte la pièce, préférablement la maison, à chaque fois que ta sœur appelait. Tu irais voir n’importe quel film avec Jeff Goldblum dedans. Combien de fois je t’ai entendu dire: « C’est même pas mon acteur préféré, mais y s’est passé de quoi dans Jurassic Park! » Et même quand t’es partie, y a fallu que ça soit sans surprise. Une année entière à te battre contre un cancer.

Une année à se préparer à ce que tu partes, en faisant bien attention que ça devienne pas trop lourd. Tu te serais isolée, la situation aurait empiré plus rapidement et tu ne m’aurais jamais vu essayer des robes de bal sur St-Hubert où j’ai tenté, avec moins de talent que toi, de faire une fausse scène pour te faire rire aussi.

Je ne suis pas Christian Bégin. Je ne suis pas comédien.

Sans surprise, j’ai fini par rencontrer quelqu’un. Bon, je dis « fini » mais on sait jamais. Je veux dire…  C’est bien cette fois. C’est pas un rebond, ni pour elle, ni pour moi et tous les deux on s’entend sur le fait de dire qu’on a un « passé réglé » veut pas dire qu’on a toute crissé au vidange.  Donc oui, voilà, je pensais que tu allais comprendre quand je dis que je lui ai présenté ma brosse à dents.

Merci pour ta lettre. C’est un peu la dernière chose qui reste de nous que j’ai encore. Les amis qu’on avait en commun étaient plus des amis à toi à la base. On se voit encore des fois, mais, on se croise disons. J’ai aussi compris pourquoi il fallait que je prenne mes distances quand tu parlais avec ta sœur. Excuse my french but: What a criss de folle! Sinon, oui, ta lettre, ça va mieux aujourd’hui. C’est rendu que je ne la lis qu’une fois par année. Ça a passé de « tout le temps » à « chaque date importante » ton anniversaire, notre anniversaire, l’anniversaire de la journée où tu es partie et ça a donné une ou deux St-Patrick plutôt moches. Tu sais à quel point j’aime célébrer mon 1/8 d’irlandais. Je me suis arrêté au 9 juin. La journée de la sortie de Jurassic Park. C’est la journée que j’ai donnée à ta lettre. C’est pas ma journée préféré, mais y s’est passé de quoi. Pour reprendre gentiment tes paroles.

Y a une chose qui reste par contre. J’allais dire que j’ai joué le jeu dans ta dernière année, mais j’ai pas joué, j’étais là. Ce que je veux dire, c’est que je me suis contenu jusqu’à la fin. Je suis resté solide à tes funérailles, mais ta lettre… y a quelque chose dans ta lettre qui me pogne à chaque fois. Je sais que ça s’en vient, mais, rien à faire, je pogne à chaque fois.

Le post-scriptum.

T’as mis une flèche courbée en dessous de « Je t’aime » comme tu faisais quand la liste d’épicerie dépassait et que la suite était à l’endos et…

« P.S.: Si tu veux qu’un jour une fille décide de prendre plus qu’un tiroir, cache ta brosse à dents de pied. Trou d’cul. »

À chaque fois.

Ah ma petite comédienne.

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